Cinéma | · 9 min de lecture

Film fantastique ancien : de Méliès aux années 70

Film fantastique ancien : Méliès, expressionnisme allemand, monstres Universal, Cocteau, Harryhausen, Hammer, années 60 et 70, et où les voir.

Film fantastique ancien : de Méliès aux années 70

Le film fantastique ancien commence en 1896 avec un trucage de Georges Méliès, et il occupe déjà trois quarts de siècle avant 1980. Arrêt de caméra, décors peints de l’expressionnisme allemand, monstres des studios américains, merveilleux de Cocteau, créatures animées image par image : voici les étapes du genre et les titres qui comptent.

Méliès, 1896 : le fantastique sort d’un arrêt de caméra

Un film se range dans le fantastique quand le surnaturel entre dans un monde donné pour le nôtre, et que le récit refuse de le banaliser. Le cinéma a trouvé la recette presque tout de suite. Le Manoir du diable, réalisé par Georges Méliès en 1896, dure deux minutes et passe couramment pour le premier film d’horreur de l’histoire : un diable surgit et le cauchemar tient en une bobine.

Méliès exploite un outil découvert par accident, le trucage par substitution : la caméra s’arrête, le décor change, la caméra reprend, et l’apparition devient crédible à l’écran. Le Voyage dans la Lune (1902, quatorze minutes) ajoute la surimpression. Pendant que les astronomes dorment sur la Lune, une comète et des étoiles aux visages féminins passent au-dessus d’eux.

La restauration de ce titre raconte l’état du patrimoine muet. Une copie coloriée à la main, très abîmée, réapparaît à Barcelone en 1993. Le chantier s’ouvre en 2010 avec Lobster Films, la fondation Groupama Gan et la fondation Technicolor pour le patrimoine du cinéma, pour reprendre 13 375 images une par une. La version couleur ouvre le 64e Festival de Cannes le 11 mai 2011. La Cinémathèque française consacre depuis un musée Méliès à cette magie des débuts.

L’expressionnisme allemand fait passer la peur dans le décor

Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene, connaît sa première le 26 février 1920 au Marmorhaus de Berlin. Carl Mayer et Hans Janowitz en écrivent le scénario, Hermann Warm, Walter Reimann et Walter Röhrig en dessinent les décors. Leur choix change tout : formes pointues, lignes obliques, bâtiments qui se tordent, ombres et traits de lumière peints à même le décor. Ces décors peints déplacent l’angoisse du récit vers la surface de l’image.

La même année, Le Golem, de Paul Wegener et Carl Boese, plante une créature d’argile dans un Prague du XVIe siècle bâti par l’architecte Hans Poelzig, avec Karl Freund à la photographie. Freund partira à Hollywood : la filiation avec les monstres américains des années 1930 se voit à l’œil nu.

Nosferatu le vampire, de Friedrich Wilhelm Murnau, connaît sa première le 4 mars 1922 à Berlin. Produit par Prana Film en dehors de tout accord avec les ayants droit de Bram Stoker, il finit au tribunal : en juillet 1925, la justice ordonne la destruction des copies et des négatifs. Des exemplaires cachés circulent malgré tout dès les années 1930, d’où les restaurations successives des années 1980 à 2005, la dernière supervisée par Luciano Berriatúa au laboratoire L’Immagine Ritrovata, à Bologne.

Metropolis, de Fritz Lang, ferme la période, avec une première le 10 janvier 1927 à l’Ufa-Palast am Zoo. Eugen Schüfftan y met au point l’effet qui porte son nom, des miroirs inclinés qui installent les acteurs dans des maquettes géantes. Le négatif d’origine disparaît tôt : en 1984, il ne reste que 80 minutes des 153 du montage initial. Le 3 juillet 2008, la fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau annonce que près de 25 minutes ont refait surface au musée du cinéma de Buenos Aires. La version reconstituée de 148 minutes passe à la Berlinale le 12 février 2010.

Boîtes métalliques de pellicule 35 mm empilées sur une étagère de dépôt d’archives

Les monstres des studios américains, 1931-1933

Universal ouvre la décennie avec deux films sortis la même année. Dracula, de Tod Browning, sort aux États-Unis le 14 février 1931 avec Bela Lugosi. Le scénario vient de la pièce écrite en 1924 par Hamilton Deane et John L. Balderston, d’après le roman de Bram Stoker paru en 1897.

Frankenstein, de James Whale, suit le 21 novembre 1931 aux États-Unis, puis le 17 mars 1932 en France. Boris Karloff y devient une silhouette reconnaissable entre mille grâce au maquillage de Jack Pierce : crâne aplati, boulons métalliques, front carré obtenu au coton et au collodion, paupières de cire.

King Kong, de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, connaît sa première à New York le 2 mars 1933 et sort largement aux États-Unis le 7 avril. Willis H. O’Brien supervise les effets visuels et pousse l’animation en volume à un niveau inédit : modèles articulés déplacés image par image, tirages optiques, cadres composites. Plus de 90 % du film repose sur ces procédés.

Ces trois titres fixent trois figures durables :

  • le vampire aristocrate, venu du théâtre ;
  • la créature de laboratoire, reconnaissable à son maquillage ;
  • le monstre géant, animé une image à la fois.

Le guide du genre fantastique détaille leurs variantes plus récentes.

Cocteau et le merveilleux français d’après-guerre

La Belle et la Bête, de Jean Cocteau, est présentée au Festival de Cannes le 25 septembre 1946 et sort à Paris le 29 octobre. Henri Alekan signe une photographie noir et blanc qui tient le conte à distance du réalisme. Les effets sont artisanaux et restent efficaces : des bras sortent des murs pour porter les chandeliers, des cariatides bougent les yeux et soufflent de la fumée, un ralenti porte la marche de Belle.

Le film a été restauré en 1995, en 2005, puis en 2013 avec une numérisation en 5K et 843 images rétablies, tout ce travail invisible qui rend un titre de 1946 regardable aujourd’hui.

Orphée, du même Cocteau, est présenté au Festival de Cannes le 1er mars 1950 et sort en France le 29 septembre. Nicolas Hayer y filme des miroirs de mercure, des paysages en négatif, des plans en marche arrière et des murs transformés en sols. Ce merveilleux français suit une ligne à part, plus proche du poème que du film de monstres, et les films fantastiques français des décennies suivantes en gardent la trace.

Miroir ancien à cadre doré posé contre un mur de pierre, reflet d’un couloir vide

1957-1963 : la créature animée et le gothique en couleur

Ray Harryhausen anime les monstres une image à la fois

Le Septième Voyage de Sinbad, réalisé par Nathan Juran en 1958, lance un procédé baptisé Dynamation : de l’animation en volume, en couleur, intégrée à des prises de vues réelles. Ray Harryhausen en est l’auteur, Bernard Herrmann en signe la musique.

Jason et les Argonautes, de Don Chaffey, sort en 1963 et contient la séquence la plus citée du technicien : trois minutes de combat entre les Argonautes et des squelettes, qui ont demandé plus de quatre mois de travail. Herrmann dirige le Royal Philharmonic Orchestra pour la partition, une signature sonore que retracent les bandes originales qui ont façonné le fantastique.

La Hammer rouvre les cercueils, en Technicolor

Frankenstein s’est échappé, de Terence Fisher, sort en 1957 pour Hammer Film Productions sous le titre original The Curse of Frankenstein. Peter Cushing joue le baron, Christopher Lee la créature, et c’est la première adaptation du roman de Mary Shelley tournée en couleur. Le film réunit 728 452 entrées en France, un résultat notable devant un public alors peu familier du genre.

Terence Fisher enchaîne avec Le Cauchemar de Dracula, sorti le 8 mai 1958 aux États-Unis et le 4 février 1959 en France. Christopher Lee y incarne le comte, Peter Cushing le docteur Van Helsing, et le Technicolor rend visible ce que les versions noir et blanc suggéraient. Ce gothique en couleur devient la norme du fantastique populaire pour une quinzaine d’années.

Les années 1960 et 1970 : le fantastique descend dans la rue

Mario Bava ouvre la période avec Le Masque du démon, sorti en Italie le 11 août 1960 avec Barbara Steele. Son noir et blanc travaillé pose les bases du gothique italien, au moment précis où la couleur s’impose partout ailleurs.

Les Yeux sans visage, de Georges Franju, sort en France le 11 janvier 1960, avec Pierre Brasseur, Alida Valli et Édith Scob. La photographie est signée Eugen Schüfftan, l’homme des miroirs de Metropolis trente ans plus tôt. Le film dépasse 620 000 entrées, des exploitants interrompent des séances devant les réactions du public, et la classification a suivi : interdit aux moins de 16 ans à sa sortie, reclassé tous publics avec avertissement en 1998. Son masque blanc a inspiré celui de Michael Myers dans Halloween de John Carpenter.

Rosemary’s Baby, de Roman Polanski, sort aux États-Unis le 12 juin 1968 et en France le 17 octobre. Mia Farrow y tient le rôle-titre, d’après le roman d’Ira Levin paru en 1967. Le film ne montre presque rien et laisse le doute travailler : complot réel ou délire ? Ruth Gordon reçoit l’Oscar du second rôle féminin en 1969.

L’Exorciste, de William Friedkin, sort le 26 décembre 1973, d’après le roman de William Peter Blatty paru en 1971. Deux Oscars récompensent le son et le scénario adapté. Il installe un fantastique frontal, qui montre au lieu de suggérer, à l’opposé de la méthode de Polanski.

Figurine articulée en argile grise sur une armature métallique devant une toile peinte

La même année, La Planète sauvage, de René Laloux, sort en France le 6 décembre 1973. Roland Topor en signe le graphisme, l’animation en papier découpé est réalisée aux studios Jiří Trnka à Prague. Le film reçoit le prix spécial du jury au Festival de Cannes 1973, une place rare pour un long métrage animé.

Voir un film fantastique ancien aujourd’hui

Quatre voies légales couvrent l’essentiel.

  • La plateforme Henri de la Cinémathèque française met en ligne des films rares de ses collections, annoncés au nombre de 258.
  • Le BFI National Archive, l’une des plus grandes collections au monde, ouvre ses fonds par BFI Player et par BFI Replay, riche de milliers de films gratuits issus d’archives britanniques.
  • Les rétrospectives en salle montrent les copies restaurées : la Cinémathèque française programme Nos 90 ans en 180 films du 16 septembre au 29 novembre 2026.
  • Les éditions vidéo restaurées donnent accès aux versions les plus complètes, à l’image de la numérisation 5K de La Belle et la Bête.

Une précision avant toute recherche en ligne. Dans l’Union européenne, la directive du 29 octobre 1993 fixe l’entrée dans le domaine public soixante-dix ans après la mort de l’auteur, et le délai part du dernier coauteur survivant pour une œuvre de collaboration. Un film fantastique ancien n’est donc pas libre de droits par son seul âge. Les copies restaurées portent en plus les droits attachés au travail de restauration. Le guide du visionnage légal en français détaille les plateformes à privilégier.

Dernier réflexe devant une copie de cinéma muet : vérifiez quelle version vous regardez. Entre un Metropolis de 80 minutes et la reconstitution de 148 minutes, le film raconte deux histoires.

Par quel titre commencer votre parcours

Le genre plaît pour une raison simple : il donne une forme visible à des peurs que le réalisme laisse de côté. Pour la magie brute, Le Voyage dans la Lune (1902) et ses quatorze minutes en couleur restaurée. Pour la peur logée dans l’image, Nosferatu (1922). Pour le plaisir du monstre, King Kong (1933). Pour la poésie, La Belle et la Bête (1946).

Prochaine étape : choisissez un titre, regardez-le dans sa version la plus complète, puis remontez vers la décennie suivante avec les films fantastiques des années 80, quand les effets pratiques atteignent leur sommet juste avant le numérique.